[VDD] Chouette et Corbeau

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Emploi/loisirs : Ourdir son prochain complot
Dim 11 Mar 2018 - 17:28

Un oiseau bleuté lâcha un trille assourdissant. Son plumage gonflé lui donnait un aspect pelucheux, et ses yeux noirs semblaient fixer le général. Ce dernier se releva doucement, prenant appui contre l'arbre noueux à sa droite. Avec une minutie rigide, il entreprit de lister les informations pertinentes. Il ne savait pas où il était. Béatrice ne se trouvait nulle part dans un rayon de cinq kilomètres. Un sentiment de mal-être inhabituel l'habitait présentement. Le soleil se levait à peine. Et pour la première fois depuis l'âge de treize ans, sa jambe droite n'envoyait pas à son cerveau un flux continu de signaux nerveux apparentés à une indication douloureuse.

Comme à son habitude, il mit à contribution ses capacités d'analyses, réorientant le cours de sa pensée pour répondre à ses questions présentes, tout en conservant au fond de son esprit tous les compteurs et les souvenirs qu'il tenait constamment à jour. L'oiseau qui le toisait depuis sa branche était un Blaius dardivae. Une espèce qu'il connaissait pour l'avoir vue dans le cinquième volume de l'Encyclopédie Naturelle Impériale. Tome consacré à la faune ailée. Chapitre XVI. Paragraphe VI. Oiseaux ioniens. Voilà qui résolvait la première interrogation.

Il revint à son état habituel, introspection continue, étude de l'environnement immédiat. Ce qu'il éprouvait comme un mal-être diffus se précisait et semblait dû à un bouleversement des repères spatiaux. La nouvelle question soulevée alla rejoindre la liste. Priorité moyenne. Le regard froid de Jericho se posa ensuite sur sa jambe. Il aurait sans doute dû vaciller et étouffer un cri de stupeur, mais il laissait ce genre de réaction à la foule sans nombre des animaux incapables de maîtriser leurs émotions. Le magma iridescent qui enserrait son corps de la taille jusqu'aux pieds le fascinait. Il était mouvant, changeant, empreint d'irréalité, et pourtant bien présent. Il le ressentait sur sa chair. Dans sa chair.

Sa chair, vraiment ? Il ne pouvait que constater l'ampleur des changements physiques. Quel qu’était ce corps, il ne lui appartenait pas. Un rêve ? Cela semblait logique. Il ne parvenait pas à se remémorer les instants précédant sa venue en ces lieux. Pourtant, ce songe ne ressemblait en rien aux rêves habituels du grand général. À force de volonté et d’entrainement, il était parvenu à transformer ces rares périodes de repos forcé, à les adapter. Dans un monde onirique où il parvenait à demeurer lucide, il avait écarté toutes les distractions de son inconscient. Ne demeuraient que les faits, les plans, les complots. Ainsi, même dans le sommeil parvenait-il à conserver un temps d’avance. Mais là, ces feuillages paraissaient trop réels. Le bruissement du vent au loin et l’humus sous ses pieds. La senteur de l’écorce et son contact rugueux. Il ne pouvait croire à une invention de son esprit où tout était si millimétré. Chaque seconde, de nouveaux stimuli venaient surcharger son ressenti immédiat, cherchant insidieusement à entraver le fonctionnement de la grande machinerie.

Quelque sortilège, alors.
En mobilisant sa voix pour émettre sa conclusion, il constata qu’elle avait également profondément changé. Il ne s’en inquiéta pas, outre mesure. Il était plus qu’habitué à ces accents déformés, inhumains.

Il fit quelques pas, prenant précautionneusement appui sur son tibia droit. Rien. S’il faisait abstraction du flot tourbillonnant de noirceur qui parcourait ses jambes, bien sûr. Il n’était plus infirme. Il allait se réjouir de cet état de fait, lorsque la première vague frappa son esprit avec la violence d’un ouragan.

La matière qui semblait être une prolongation de son être se mit à grouiller. Elle était lac, froide et lisse, elle devint océan, brûlante et déchaînée. Mille images se succédèrent, brisant les pensées, écrasant les plans, éparpillant l’essence même de l’esprit du général. Mort, violence, exultation, tourment, soulagement. Plus rien n’avait de sens et il sentit sa psyché partir en lambeaux. Il n’était plus rien, rien face à l’immensité de son propre corps. Ce qui venait de l’attaquer n’avait rien d’humain, et il ressentait au loin la joie sauvage de la chose qui venait de l’emporter. Ce n’était pas des mots, mais plutôt des sensations. Il pouvait ressentir ce que ça disait. Ressentir.

Il n’était plus qu’un atome. Le néant et l’infinité, concentrés dans un seul point. Tout autour de lui, la même énergie noire, la même substance affamée qui prenait possession de son corps quelques instants auparavant. Des siècles ou des secondes, il n’aurait su le dire. Ce qui comptait, en cet instant, c’était cette idée fixe. Réduit à la plus simple expression de lui-même, Jericho -du moins, ce qu’il en restait- prit conscience de ce qu’il était. Il était volonté. Une volonté inébranlable, qui ne souffrait aucune des limites humaines qui le restreignaient tant dans son existence précédente. Le monde autour de lui n’était plus que corruption, mais la Corruption elle-même ne parvenait pas à le détruire. Il était toujours.

Il lui fallu un temps immense pour rassembler une unique pensée. Volonté. Il transforma cette volonté en quelque chose de plus grand. Avec lenteur, précision et minutie, il construisit la première phrase.

Je suis Jericho Swain.

Elle résonna dans l’immensité, se propageant comme une onde à la surface d’un monde uniforme. Enivrée par sa libération soudaine, la Corruption avait négligé cet atome qui serait bientôt avalé par le grand Tout. Et comme à tous les ennemis qui avaient célébré trop tôt leur victoire, Swain lui ferait amèrement regretter cette erreur. Il rassembla toute son énergie. Il était Volonté. Il était Jericho Swain. Et il n’avait aucune intention de disparaître. L’instant d’après, le corbeau se libéra, et avec lui mille pensées qui envahirent l’espace. Il n’était plus un homme, il était un corvidé géant, pris dans une mare de pétrole. Une seule obsession. Survivre.

Lorsqu’il reprit le contrôle, il arriva au cœur d’une lutte titanesque. L’univers entier se distordait tandis que l’extension de sa volonté luttait avec la fabrique même du monde. Le corbeau avait beau se débattre, il ne parvenait qu’à repousser temporairement la masse bouillonnante de matière visqueuse qui attaquait de partout à la fois. La Corruption était désormais pleinement consciente de son existence et cherchait à le supprimer. Une fois pour toutes. Une nouvelle vague d’images. Encore plus ardentes. Destruction, annihilation, absorption. Mais cette fois, au lieu de noyer son esprit, elle se heurtèrent à un mur de fer. Un rempart de froide détermination.

Les frontières de son être se précisaient, se raffermissaient. Il voyait le corbeau dépérir, empêtré dans une lutte qu’il ne pouvait gagner. Mais les assauts successifs se heurtaient toujours à ce dernier bastion. Ils emportaient plume après plume dans une déferlante de puissance incontrôlable, sans pour autant effacer ce qui faisait de lui Jericho Swain. Alors, le général fit la seule chose qu’il était encore capable de faire. Il mena une bataille. Une autre vague d’assaillants se précipita vers ses remparts. Pour repousser l’ennemi, il peupla cette muraille mentale de soldats.

Il jeta tout dans cette ultime bataille. Ses souvenirs prirent la forme de guerriers, qu’il envoya aussitôt au front. Ses traits de personnalité étaient des capitaines, attendant ses ordres, véritables extensions de sa volonté. Si cette chose l’avait attaqué avec des sensations, lui rétorquaient froidement avec ses propres armes. Des idées, des plans, des machinations. La froideur des calculs et des manigances prit la Corruption par surprise. Le choc entre la marée iridescente et la première ligne de son être fut rude, mais la défense tint bon. Si la manière de penser de la chose l’avait déstabilisé, il ne pouvait qu’imaginer que sa façon à lui de communiquer devait être au moins aussi déstabilisante pour elle.

Il envoya plus de soldats, extirpant des tréfonds de son être tout ce qu’il avait pu penser depuis sa naissance. Pied après pied, la déferlante recula. Il pouvait sentir que chaque centimètre arraché à l’entité lui coûtait des milliers de “vies”. Il voyait ses souvenirs disparaitre, emportés par la noirceur, consumés en un éclair. Pourtant, il ne cilla pas.

Je suis Jericho Swain. Et je vais te battre.




Il revint à la vie tandis que la nuit tombait sur le bosquet ionien. Tout était étrangement calme. Il regarda autour de lui et constata trois choses. La première, il était toujours dans ce corps étrange. La seconde, tous les arbres alentour avaient dépéri, et un cadavre d’oiseau horriblement rongé finissait de se consumer à ses pieds. La troisième, la Corruption était toujours là, dévorant son corps et furetant aux limites de son esprit. Il ressentait sa confusion, autant que ses propres interrogations. La douleur physique autant que mentale. Mais il était bien vivant, et encore sur ses deux pieds.

Il voulu fouiller sa mémoire, mais la seule chose qu’il se remémorait, c’était une scène de bataille. Il voyait ses hommes se faire engloutir, un à un, tandis que lui-même avançait toujours, sur une voie pavée de cadavres au milieu d’un océan de magma sombre. Il se rappelait la lueur au loin. Il se souvenait de cet ultime effort, plongeant vers ce puits de lumière intense. Puis plus rien. Puis le bosquet. Il avisa l’oiseau mort à ses pieds. Il ignorait à quelle espèce il avait appartenu. Les mots “Blaius dardivae” voulurent s’imposer à son esprit, mais ils ne signifiaient plus rien pour lui. Il ne ressentait qu’une douleur diffuse dans ses membres ravagés et gardait le sentiment qu’il devait se méfier de la Corruption.

Il examina son corps, que la lueur de la lune lui révélait être presque entièrement pris dans une sorte de carapace mouvante, à la fois sombre et luisante. Des bribes de pensées remontaient à la surface, mais privées de leur contexte, elle était aussi inutiles que des rames sans embarcation. Noxus. Béatrice. Evaine. Il savait que ces noms avaient un sens, mais il ne parvenait pas à déterminer lequel. La présence qui rôdait en lui le parasitait, occultant tout le reste. Il se focalisa sur elle. La chose semblait l’éprouver, tester ses limites. Elle lui évoquait quelque entité malsaine, désireuse de l’emporter. Il voulu crier, mais ce qui sortit de sa bouche fut un long croassement rauque. Il baissa de nouveau la tête, dans un geste saccadé. À y regarder de plus près, son corps n’était pas seulement pris dans le magma immonde. Il était également couvert de plumes.

Son plumage avait fusionné avec la chose, et chaque phanère semblait chargé d’une puissance terrifiante, à peine contenue. Il écarta les ailes. Ses ailes. Il sentait son esprit vaciller tandis que le corbeau reprenait le dessus. Pour la seconde fois, il avait frôlé la mort, et une fois encore, il était intervenu pour le sauver. Mais cette fois, il ne demeurait pas assez de sa propre identité pour revenir.

La créature prit son envol, laissant derrière elle une trainée de plumes qui, partout où elles l'atteignaient, creusait des trous fumants dans le feuillage des forêts ioniennes. Au loin, une chouette hulula.

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