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Le Dernier Gardien
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Sam 6 Jan 2018 - 13:35
Le Temple kinkou. Jamais il n'aurait pensé y mettre les pieds de son propre chef, du moins sans y être contraint. Mais son dernier entretien avec l'Œil du Crépuscule avait ouvert des portes qu'il ne soupçonnait même pas exister. "Les esprits seront plus enclins à venir dans l'enceinte du temple, avait-il précisé. En particulier à cause de votre nature... volatile." Shen avait fait preuve d'un tact étonnant, connaissant sa nature, justement. Et accédé à sa requête sans réelle réticence. Cela avait été une agréable surprise.
Assis en tailleur au centre d'un cercle situé au beau milieu de la cour du monastère, le corrompu regardait Shen effectuer un rituel auquel il ne comprenait rien. Il ne pouvait guère appréhender les subtilités du monde des esprits, mais comprenait néanmoins qu'y accéder n'était pas si aisé. Surtout pour un néophyte comme lui. Le ninja n'ouvrirait pas vraiment un passage vers l'autre monde, il supposait qu'il lui permettrait seulement d'entrer en contact avec lui. De communiquer, directement, avec les esprits.
Cette nuit de Solstice était le moment rêvé pour un tel procédé. Les liens entre les deux mondes étaient renforcés par l'agitation des mortels, créant des ponts et rapprochant les esprits du monde matériel. C'était ce que Shen lui avait expliqué. Il l'ignorait auparavant. Cette période était surtout idéale pour recevoir un présent, Varus était venu en espérant toucher la corde bienveillante du kinkou en cette période de festivités. C'était un désir profond qu'il ressentait depuis leur dernière entrevue, et c'était tout ce qu'il souhaitait.

Le rituel dura plusieurs longues heures, au cours desquelles l'homme ne bougea pas d'un millimètre. Même sa respiration semblait suspendue. Seuls ses yeux brillants manifestaient la vie qui l'habitait. Il avait suivi chacun des mouvements de Shen avec intérêt, semblable à un prédateur guettant une proie. Mais il ne bougerait pas avant d'avoir reçu le consentement de l'Œil. Ce dernier se retira finalement du cercle alors que ce dernier semblait s'illuminer d'un léger halo.

Vous n'avez que quelques heures... je ne peux pas faire plus.

Le shinobi salua son hôte et s'effaça complètement pour lui laisser une certaine intimité. Il savait l'importance que cette vision avait pour lui. Varus lui en était reconnaissant. Bien sûr il se savait sous étroite surveillance, sa présence entre les murs était aussi une garantie. Mais il se promit de le remercier aussi chaleureusement qu'il en était capable quand tout serait fini.


La nuit était fraiche, mais il émanait maintenant une douce chaleur à l'endroit où il se trouvait. La Lune ne brillait pas mais la lumière ambiante était similaire. C'était presque... apaisant. Il était entouré d'une légère brume, c'était comme si ce qui se trouvait à l'extérieur du cercle s'était estompé. Il voyait pourtant tout de manière très nette.

Tu as toujours eu des yeux de lynx.

La voix était attendrie. Cela faisait une éternité qu'il ne l'avait pas entendue, mais il la reconnut immédiatement. Seira. Il aurait pleuré s'il en avait été capable.

Varus... c'est bien toi.

C'était en quelque sorte une question, comme si elle-même ne croyait pas ce miracle possible. Lui-même avait été sceptique, jusqu'à cet instant où il l'avait entendue. L'homme se redressa, ses membres lui transmettant une douleur sourde. Seules ses épaules étaient réellement endolories, ankylosées par sa trop longue immobilité. Le reste n'était qu'une illusion qu'il voulait ressentir dans ses membres, bien dérisoire en comparaison de son agonie perpétuelle.

C'est bien moi.

Sa propre voix tremblait. Il n'aurait eu aucune honte à l'avouer devant Seira, il était profondément ému.

Un visage se dessina dans la brume, à hauteur de son torse. Elle n'avait jamais été très grande, et en plaisantait souvent. C'était une bonne chose car elle pouvait ainsi "se réfugier contre son poitrail puissant". C'était étrange de retrouver un souvenir aussi trivial. Dérangeant, aussi, car il ne lui évoquait rien de plus. Il allait lever ses mains vers ce visage comme pour le caresser, mais les laissa ballants. Il se sentait vide.
Ce fut Seira qui franchit la distance qui les séparait. Son corps éthéré vint contre le sien, et elle l'enlaça tendrement. Il sentait cette douce chaleur sur sa peau, bien différente de la sienne, brûlante et destructrice. Il avait oublié ce que cela faisait. Bien qu'elle ne respirât plus, il sentait son souffle dans son cou. Est-ce que tout cela lui avait manqué ? Non. Cette effroyable révélation n'était pourtant que la stricte vérité. Il ne ressentait plus rien.

Tu te demandes pourquoi tu es là ? Pourquoi tu es venu, pourquoi tu es allé jusqu'à solliciter cette faveur ?

Elle le connaissait décidément toujours aussi bien. Elle n'aurait pas pu être plus proche de ses pensées si elle avait été capable de lire en lui. Il leva finalement la main et caressa la joue de son épouse. Ce n'était que du vent mais le geste comptait... espérait-il. Elle le regarda dans les yeux et lui sourit. Puis, elle se plaça légèrement en retrait.

Les enfants sont ici, aussi.

Ce fut comme un coup de poignard. Si elle, en tant qu'adulte, pouvait comprendre cette absence émotionnelle, comment les enfants pourraient ils appréhender le fait qu'il ne leur manifeste aucune affection ? Il ne pouvait pas faire semblant. Même s'il l'avait voulu, il en était incapable.

Bonjour Père.

La figure amicale de son aîné se détacha à côté de sa mère. Theshan. Les entraînements étaient si loin... Etait-il devenu un bon archer dans cet espace inconnu ?

Finalement tu as gardé l'écharpe.

Le rire du garçon traversa l'air comme un écho cristallin. Seira elle, fronça les sourcils à cette évocation, sa surprise laissant entrevoir une once de contrariété.

Que veux-tu dire par là ?
Je ne te l'ai jamais avoué... je détestais cette écharpe.

Il était intervenu juste à temps pour épargner son fils. Insensible ou non, il ne souhaitait pas qu'il subisse les revers de son égoïsme, même si cela remontait à bien des années. Il ignorait s'il y avait prescription pour les esprits, ni même s'ils percevaient le passage du temps. Mais la colère d'une femme pouvait être terrible et il préférait que la tempête s'abatte sur lui que sur son fils, qui n'avait fait que le couvrir.
Les doigts de Seira effleurèrent le tissu écarlate. Il la devinait nostalgique, repensait-elle aux heures passées à confectionner ce vêtement ? Il soupira, attendant une quelconque remontrance. Il en avait essuyé bien des autres à l'époque, et celle-ci faisait pâle figure devant les sujets évoqués parfois. Mais son épouse se contenta de hausser les épaules, avant de le regarder avec un fin sourire.

Tu la portes depuis plus de vingt-cinq ans maintenant. Pas mal pour quelqu'un qui la déteste.

Ses yeux s'abaissèrent sur elle. Il comprenait son amusement, cette situation était en effet plutôt ironique quand on y réfléchissait. Mais il ne pouvait répondre à ce trait d'humour. C'était sensé le faire rire, mais ce n'était pas le cas.

La détestes-tu toujours autant ?
Je ne l'aime toujours pas.

C'était un souvenir parmi d'autres, qui le rendaient nostalgique mais ne pourraient pas lui rendre le bonheur dans lequel il était plongé à l'époque. Un regret aussi. Peut-être aurait-il aimé cette écharpe avant qu'il ne soit trop tard, s'il avait su que ce serait un des rares biens qui subsisterait à leur départ.

Papa, Papa... !

Pris par surprise, il laissa Maori et Aïsa lui sauter au cou. Elles s'étaient matérialisées beaucoup trop rapidement pour qu'il puisse anticiper leur réaction. Il fit mine de les porter, mais elles étaient aussi légères que le brume qui leur donnait corps, et n'avaient sans doute pas besoin de lui pour flotter à sa hauteur. Leur peau de pêche était aussi douce que dans son souvenir. Il les serra contre lui, mais ce geste lui aussi était artificiel.

C'est bizarre.

La plus petite opina pour confirmer.

Maman, tu l'as senti aussi non ? Il est chaud...
Très chaud même...

La voix de Maori était un murmure. Elle approuvait les paroles de sa sœur, mais se blottit tout de même contre lui. Cette chaleur ne la dérangeait visiblement pas, et elle n'était pas prête à s'en détacher.

... mais il est froid à l'intérieur.

L'entendre de la bouche de sa fille lui fit un choc. Seira acquiesça lentement à l'adresse d'Aïsa, qui venait de trouver une image adaptée.

Comme un cœur de glace !

Son épouse s'approcha à nouveau, et posa doucement sa main entre ses deux filles, à l'emplacement d'une pierre qui laissait émaner sa propre lumière. Ses yeux reflétaient l'infinie tristesse que la condition de son époux lui inspirait.

Tu n'es pas loin de la vérité. Il n'a plus de cœur du tout.

Ces paroles lui auraient brisé le cœur si un de ses éclats avaient subsisté. Mais il n'en était rien. C'était une vérité qu'il avait accepté depuis longtemps, un sacrifice auquel il avait lui-même consenti.

Il y a tout de même un moyen...

Un timide sourire apparut sur les lèvres de Seira, fruit d'un espoir naissant.

Un moyen de retrouver votre père.

Les visages de ses trois enfants s'éclairèrent alors. Leur père était là mais ils n'étaient que trop conscients qu'il était presque plus mort qu'eux-mêmes. Retrouver leur père, aimant et heureux, serait le plus beau cadeau que l'on puisse leur offrir en ce solstice. Mais lui, réaliste, ne comprenait pas la pensée de son épouse.

Comment... ?

Elle interrompit sa question en posant un doigt sur ses lèvres.

Shen ne nous a pas emmené ici, c'est nous qui sommes venus. Cet endroit... Son geste embrassa le cercle dans lequel il se trouvait. ... est un portail.

Les sourcils froncés, ses paupières se plissèrent sur ses orbites blanches. Il lut dans la réaction de ses enfants que cette expression renforçait encore son apparence monstrueuse à leurs yeux. Shen était trop prudent pour laisser un passage ouvert de façon aussi anodine. Mais Seira était confiante, et si elle avait cet espoir, il ne voulait pas le briser. Il ne formula pas son opposition et la laissa exposer son idée.

Tu as quelques heures devant toi. Nous surveillerons le temps. Mais tu peux venir avec nous.

Son assurance l'ébranla. Shen aurait-il envisagé cette possibilité ? L'aurait-il permis ? Le connaissant, c'était... possible. Possible, oui. C'était tellement...

En esprit tu seras toi-même. "Entier". Nous pourrons fêter un vrai Solstice en famille.

Trop beau ? Une vague d'un sentiment qu'il ne reconnaissait pas traversa son corps. Cela faisait longtemps qu'il n'avait eu aucun frisson. Si sa femme avait raison, alors... Il en tremblait presque.

Les filles, descendez.

Il s'accroupit pour les reposer sur le sol, comme il le faisait à l'époque. Pouvait-il retrouver cette ancienne vie, même pour un instant ? Ce fol espoir le faisait vibrer.

Que se passe-t-il ?
Papa rentre à la maison.

Seira lui tendit la main. Sans plus aucune hésitation, Varus y plaça la sienne. Précédée par ses enfants, elle fit quelque pas, comme si le cercle n'était qu'une porte qu'elle allait franchir. Sur le seuil, elle s'évapora, mais ayant toujours la sensation de sa main dans la sienne, il l'imita. Où qu'elle aille, il la suivrait. Il voulait qu'elle ait raison. Laissez-moi cette chance...

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Sam 6 Jan 2018 - 19:24
La sensation était étrange. Il sentit comme un souffle d'air passer sur lui, en lui. Il avait marché, sans vraiment regarder où il allait. Le voyage n'avait duré qu'un instant. Tout était identique... mais d'un coup tout fut différent. Lui le premier.
Il sentait ses membres, ses mains et ses jambes, pas ces appendices artificiels qui singeaient leur apparence. Toute forme de douleur avait disparu. A la place il n'y avait... rien. C'était un vide dans ses sensations, presque un manque dans le tissu de ses habitudes, mais c'était un soulagement, et il accueillait ce répit avec joie.

Enfin, il ouvrit les yeux. Et ce qu'il vit le laissa sans voix.
Devant lui, Seira, magnifique comme toujours, le regardait en souriant. Elle semblait entourée d'une aura surnaturelle qui la rendait plus belle encore. Une évidence s'imposa à lui : il l'aimait. Oh oui, il l'aimait. En cet instant encore plus qu'un autre, pour lui avoir fait retrouver ce sentiment. Ses yeux céladon, ses lèvres qui avaient toujours un mot gentil ou un sourire pour lui faire retrouver le sien, sa peau à l'arôme et la délicatesse de la fleur d'oranger, ses mains, tendres et caressantes... Il l'aimait.
Derrière lui, il perçut vaguement un corps noir s'effondrer. Le bruit mat faillit le faire se retourner, mais Seira l'embrassait déjà, les mains délicatement posées sur ses joues. Il avait oublié... comment avait-il pu oublier... ? Il se laissa sombrer dans la douceur de ce baiser. Quoiqu'il ait vu, c'était derrière lui. Cela avait déjà disparu dans la brume.

Cette fois, c'est vraiment toi.
Oui.

Plus aucun doute n'était permis. Même sa voix était différente. Celle qu'il se connaissait autrefois, claire et chantante. Elle ne s'était pas trompée. Il était là, avec sa famille, comme il était autrefois. Il retrouvait avec bonheur tout ce qu'il ressentait pour chacun de ses enfants, ce que ses souvenirs signifiaient réellement. Il était avec eux, et il se découvrait... heureux. Regagner tout ce qu'il avait perdu faisait beaucoup à assimiler d'un coup, pourtant il l'acceptait sans mal. C'était tout bonnement merveilleux.

Varus.

Le ton grave et soudain de son épouse l'alerta. Il tourna la tête vers elle, sans avoir encore réalisé la profondeur des changements qui avaient eu lieu chez lui. Qu'avait-elle à dire de si inquiétant ?

C'est l'heure du... câliiiin !

Ils furent quatre à se jeter sur lui sans plus de préavis, profitant de sa distraction, tout plongé dans ses pensées qu'il était. Il constata alors qu'il était tout à fait possible de tomber à la renverse dans le monde des esprits. Car il se retrouva à terre en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, avec sa femme en pendentif et ses trois rejetons en bandoulière. Tous le serraient fort, et, passé la surprise, il fit quelque chose dont il ne se croyait plus capable. Il éclata de rire.

La surprise changea de camp à ce son, il sentit ses enfants desserrer leur étreinte. Il savait qu'ils l'avaient observé toutes ces années, et eux non plus n'étaient plus accoutumés à ce genre d'excès. Ses bras les trouvèrent et les enlacèrent, les maintenant contre lui, alors qu'il continuait à rire.

Oooh non, les petits monstres, vous allez rester faire ce câlin à votre père.

Rassurés par cette déclaration qui pourtant tendait à leur imposer un câlin contre leur gré, ils ne tentèrent plus de s'échapper. Aïsa la première, bientôt imitée par Theshan, puis plus timidement par Maori, vint lui faire l'offrande d'un baiser sur la joue, avant de revenir se coller contre lui.

C'était un plaisir non dissimulé pour Varus de rester là, allongé au sol, immobilisé par l'ensemble de sa petite famille. Il était bien, et ne désirait rien de plus. C'était visiblement le cas pour eux également, car le câlin dura vraiment longtemps. Seira rompit l'enchantement la première.

Allez les enfants, Theshan, Aïsa. Laissez votre père respirer.

Elle n'avait pas pris l'air fâché que son époux lui voyait d'habitude pour ce genre d'avertissement. Peut-être est-ce pour cela qu'aucun des trois petits ne bougea d'un pouce. Son sourire ne fit pourtant que s'élargir. Elle allait devoir se montrer convaincante.

Comment voulez-vous qu'il déballe le cadeau que nous lui avons préparé pour le Solstice sinon ?

Un cadeau ? En voilà une surprise. C'était sans doute un leurre pour les faire bouger, mais si c'était la vérité, c'était la dernière chose à laquelle il s'attendait. En tout cas la tactique de Seira fonctionna, car le petit brun se releva, et tendit la main à ses sœurs. En une fraction de seconde, Varus les perdit de vue tous les trois.

Où... ?
Ne t'inquiète pas, ils reviennent.

Il s'était redressé sur son séant, et elle en profita pour blottir sa tête au creux de son épaule.

Ce monde ne fonctionne pas comme celui que tu connais. Ils ne tarderont pas.

Elle prit entre ses doigts les mèches que sa chute avait ramenées sur son torse. Un constat le déstabilisa. Ils étaient bruns.

Ils sont vraiment très longs. J'aime ça.

Il sentit son sourire contre sa clavicule, et il se sentit sourire également. Il réalisa distraitement qu'à quelques détails près il était redevenu comme il se trouvait la dernière fois qu'il avait vu sa famille en vie. Le dernier jour de son humanité. C'était tellement loin. Pas de pierre, il avait un cœur. Et même si ici il n'avait pas besoin de respirer, il se sentait réellement revivre. Il n'avait pas pris une ride, alors que la longueur de ses cheveux était le témoin du temps qui avait passé. Sympathique paradoxe. Mais c'était logique en un sens, puisqu'il n'avait pas vraiment vieilli durant toutes ces années. Il s'était juste senti mourir un peu plus à chaque seconde. Il frissonna. Sa femme releva la tête.

Ne pense pas à ça maintenant. Tu es avec nous...
Tu as raison.

Il soupira, s'efforçant d'oublier que dans quelques heures à peine il devrait retrouver sa condition décharnée, privé de tout ce qui avait fait de lui un époux fidèle, un père aimant, un humain normal. Ses yeux se posèrent sur ses bras, il en fut interloqué. Sa peau était mate, mais nue, dépourvue de tout ornement. Comme à son habitude, Seira avait suivi sa pensée.

Tu n'es pas un Gardien ici. Juste un époux et un père.

Il embrassa ses cheveux pour ces bonnes paroles, complètement rasséréné.

Je suis heureux d'être ici.

Elle trouva ses lèvres pour répondre à son baiser. Tous ces changements appréhendés, et assumés, il se sentait enfin entier, vivant. Et il pouvait profiter pleinement de cet amour qu'elle lui offrait. Amour réciproque et inconditionnel. Rien ne viendrait gâcher ce moment.

On l'a, on l'a, on l'a !

Les voix à l'unisson manifestaient toute l'excitation des enfants lors d'une veillée de Solstice. Ils arrivèrent en trombe et les parents, légèrement penauds et rougissants, mirent fin à leur étreinte, non sans regret.

Faites-moi voir ça.

Très diplomates, les grands avaient laissé Maori transporter le paquet, et c'est elle qui s'avança pour le lui offrir. Sa timidité était adorable et touchante. Le tableau de manière générale était attendrissant, et Varus voyait presque apparaître les bougies et les étoiles du solstice autour d'eux. La chaleur état identique, et il était sincèrement touché par les intentions de chacun.
Il attrapa le présent avec délicatesse, et récompensa sa fille d'un baiser papillon sur le front. Maori rejoignit son frère et sa sœur déjà assis en face du couple, impatients de le voir défaire l'emballage.

Mais vous savez que je n'ai rien pour vous... ?
Tu es là, ça suffit.

Le regard que Aïsa lui lança, confirmant les paroles de son frère, donnaient l'impression qu'elle mourrait d'envie de l'entourer, lui, d'un énorme ruban, juste pour pouvoir en défaire le nœud. Le message était assez clair, et adressant un sourire à tous et à chacun, il déchira le papier.

Tu te moques de moi...

Seira éclata de rire. C'était un cadeau autant qu'une plaisanterie, et cela réjouissait visiblement son épouse mais aussi ses enfants, qui avaient suivi leur mère dans son délire. Force était de constater qu'il était vêtu de blanc, une tenue qu'il connaissait bien même si elle n'avait plus guère de signification. Et ce qu'il tenait entre les mains... était une écharpe rouge.

Passé le premier choc, Varus se rappela quelque chose. Quelques mots, une pensée. Ici, il pouvait être lui-même. Il n'avait plus besoin d'être à tout prix maître de ses émotions. Ses doigts serrèrent l'étoffe, plus fort qu'il ne l'aurait voulu. Des larmes commencèrent à rouler le long de ses joues, sans qu'il ne veuille ni ne cherche à les retenir. C'était un flot interrompu et libérateur.
Sa femme et ses enfants s'étaient arrêtés de rire et rapproché de lui. Maori s'inquiéta.

Ca ne te plaît pas... ?

Il lui caressa la tête, son sourire ne pouvant arrêter ses larmes.

Oh si, ça me plaît énormément.

De nouveau, il entoura tout le monde dans ses bras, les prenant au plus près de lui. Un câlin que cette fois, lui avait choisi. L'écharpe dans une main, tout un symbole. Il chercha le regard de Seira et ne le lâcha plus, l'entraînant dans un long baiser pour lui exprimer toute sa gratitude.

Je l'adore.

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Ven 12 Jan 2018 - 16:49
La guerre en Ionia. Les enfants en avaient eu un aperçu bien sûr. Leur propre expérience avait été trop rapide pour qu'ils en gardent de vrais souvenirs, et le constater soulageait Varus. Ils avaient vu des bribes des combats, mais Seira leur épargnait bien souvent ces visions. Ils avaient surtout rencontré d'autres esprits que le conflit avait fauchés, mais les soldats n'étaient guère intéressés par une conversation avec des enfants.
Theshan surtout, se passionnait pour le sujet. Il avait posé une multitude de questions à son père, toujours très orientées. Aux yeux de son fils, il était un héros, et cela gonflait son cœur de fierté. Il avait raconté comment il avait mis en déroute de nombreuses escadres noxiennes, trompé des dizaines d'éclaireurs. Il omettait les détails les plus sordides, ne gardant que le point de vue chevaleresque de son récit, comme un conte.

J'ai toujours agi dans l'ombre. Très peu savent à quel point j'ai influencé le cours de la guerre.

Disant cela, il réalisa que l'Œil du Crépuscule était l'une de ces rares personnes. Lui avait-il accordé cette faveur comme l'on récompense un vétéran pour services rendus à la nation ? Ce facteur, parmi d'autres, n'était pas à exclure. L'archer était encore loin d'appréhender toute la psychologie du ninja.

Tu t'es amélioré à l'arc, Theshan ?

Le sourire sur le visage de son fils devint éclatant. Il semblait attendre cette question depuis longtemps. Seira se rapprocha de lui, et ses lèvres glissèrent quelques mots à son oreille.

Ce n'était pas facile sans son maître, mais il a fait du mieux qu'il pouvait.

Son amusement était visible, sa fierté de mère également. Mais il y avait comme une ombre dans ses yeux, qu'il attribua au sous-entendu sur son absence. En effet, même si ses enfants n'avaient pas grandi, leur existence se faisait au jour le jour, sans la présence de leur père à leur côté. Il imaginait à quel point cela pouvait être difficile, même en esprit, pour eux, pour elle. Et son garçon, sa plus grande fierté, n'avait plus son modèle, son héros. Oui, elle pensait très certainement à tout cela, et le cœur de Varus se serra.

Regarde !

Theshan bandait un arc, très semblable à celui qu'il lui faisait manier. Une cible était apparue également, à une distance un peu trop éloignée pour être raisonnable. Varus se releva, Seira contre lui, pour admirer ses exploits. Il ne décela aucune faille dans sa posture, et vit la flèche filer à toute allure. Elle se ficha dans la cible, juste à côté du cœur.

Bientôt tu me dépasseras !

Il lâcha son épouse pour se rapprocher de son enfant, et lui ébouriffa les cheveux. Un geste familier... Au diable ! Il le prit dans ses bras et le fit tourner dans les airs. Il était fier, si fier. Le jeune archer riait aux éclats, et resta contre lui, son arc à la main, même quand il le reposa. Il lui avait manqué, vraiment manqué. C'était réciproque. Mais quand le regard se l'homme se déporta sur son aimée, il vit l'ombre dans ses yeux plus grande encore.

... Qu'y a-t-il ?
Je vous voyais si heureux tous les deux...

Seira s'ébroua et se ressaisit. Varus vit les larmes au coin de ses yeux, et sut qu'elle pleurait de joie. Mais pas seulement.

Le temps est presque écoulé.

Cette nouvelle le glaça. Il s'immobilisa, sa main toujours posée entre les omoplates de son fils. Il sentait sa chaleur, son souffle. Son espoir aussi, la joie d'être avec son père. Allait-il devoir renoncer à tout ça ? Il ne s'en sentait pas capable, il souhaitait seulement rester avec eux. Vivre avec eux. Peut-être réussir à combler ce vide qu'il avait laissé s'installer des années durant.

Je ne veux pas partir.

La flamme dans les yeux de Seira s'embrasa un instant. Elle espérait l'entendre dire ça. Mais il savait qu'elle le pousserait dehors s'il le fallait. Sans qu'il sache pourquoi, elle conservait un espoir en elle, qui lui permettait de lui faire ses adieux sans remord. La voix de Varus devint presque suppliante.

Regarde moi... Je suis tel que je suis sensé être. Je suis entièrement humain, de corps et d'esprit...
Tu sais bien qu'ici tu n'as pas vraiment de corps.

Une projection. Comme toujours elle avait raison. Elle souhaitait autant le garder auprès d'elle que lui rester, mais elle voyait bien plus loin. Lui aussi, mais cela elle l'ignorait. Tu continues à lui mentir.

Tu es encore en vie.

Son sourire était sincère. Elle connaissait pourtant les tourments qu'il affrontait à chaque instant. Comment cette demi-existence pouvait-elle être qualifiée de vie ? Theshan s'était subrepticement écarté de lui. Il avait toujours eu l'esprit vif. Il comprenait parfaitement ce qui était en train de se passer et ne souhaitait pas que son contact influence ce dilemme. Mais comme à chaque fois, les mots de Seira visaient juste.

Tu as encore quelque chose à accomplir. Sinon tu ne serais pas venu à nous par ce biais.

Savait-elle ce que venir au Temple lui avait coûté ? Certainement. Être redevable au kinkou n'était pas forcément négatif, mais quémander un tel service était un poids lourd à porter. Touché par ses arguments, sans être vraiment convaincu, Varus se laissa entraîner vers la brume. C'était Theshan qui avait saisit sa main

Tu ne nous abandonnes pas, Père.

Le sourire du garçon le fit chavirer. Non, il ne voulait pas les abandonner. Plus jamais. Mais les esprits de sa famille semblaient alliés dans une même communion, suivant le même courant, la même idée.

Ce n'est qu'un au revoir.
Tu nous reviendras quand ton heure sera venue.

C'est donc cela qui leur permettait de rester positifs. Une belle espérance. Le temps n'avait pas d'influence sur leur perception, ils pouvaient attendre, des années encore. Ils étaient convaincus qu'un jour, aussi lointain soit-il, ils seraient réunis à nouveau. Mais... ce n'était pas si simple.

On t'attendra, Papa.

Aïsa poussa Maori devant elle, qui restait muette. Toujours aussi timide, et pourtant toujours en demande d'affection. Il prit la petite brune dans ses bras, et posa la main sur la tête de la plus grande. Theshan rejoignit cette démonstration, et il sentit Seira poser sa tête dans son dos.
Alors qu'ils étaient réunis en une ultime étreinte, l'homme se sentit envahi par un immense sentiment de détresse. Ce serait réellement la dernière. Il n'osait pas briser cette harmonie. Il le savait pertinemment, leur espoir était vain. A sa mort il disparaîtrait. Il ne voulait pas partir.

Il est l'heure.

Seira prit sa main et la posa contre le mur de brume, invisible. La petite ribambelle s'accrochait toujours à lui, et il n'avait aucune envie que cela cesse. Le sourire de son épouse était mélancolique, mais elle souriait néanmoins. Cette tristesse n'était que passagère. C'était ce qu'elle croyait. Oserait-il lui avouer... ? Elle le saura tôt ou tard...
Cette voix... Il ne pouvait pas l'ignorer. Une voix sombre, malsaine. Une voix qu'il ne connaissait que trop bien, une version déformée de la sienne. Elle s'était tue tout ce temps. Pourquoi se manifester maintenant ? Il réalisa qu'elle venait de l'autre côté de la brume. Etait-il le seul à l'entendre ?

Dans un éclair de conscience, Varus décida d'être honnête envers son épouse. Il envisageait de revenir voir l'Œil du crépuscule. À travers lui il pouvait encore leur parler, les voir. Il ignorait ce que l'Ordre pourrait lui demander en échange, surtout si ces visites devenaient régulières. Mais si cela ne lui coûtait pas trop, ni à lui ni au kinkou, il pouvait s'y risquer. Tout n'était pas perdu. Mais jusque là, il ne pouvait pas lui mentir. Il prit son visage entre ses mains, et l'embrassa longuement. Quand il la regarda à nouveau, ses yeux avaient changé d'expression.

Mon amour, si je pars, je ne reviendrai pas.

Le visage si beau de son épouse se décomposa, son optimisme réduit à néant. Elle ne pouvait imaginer les causes d'une telle affirmation, mais ses conséquences la terrifiaient. Même dans son corps dénaturé, la corruption n'avait pas ce pouvoir... si ? Un rire malsain fit écho à ses paroles, renforçant l'horreur de sa révélation. Le regard de l'homme se tourna vers la brume, et perça le brouillard. Ce qu'il vit le glaça d'effroi.

De l'autre côté le sol était devenu noir, et Varus voyait ses ondulations s'étendre bien plus loin que le cercle de protection. Dans la cour du Temple, des ninjas combattaient contre une force au-delà de leur compréhension. Des flammes noires les entouraient, des éclats de verre les transperçaient. Ce n'était pas un ennemi contre lequel on pouvait lutter, les moyens conventionnels ne l'atteignaient pas. Les hommes tombaient, les uns après les autres. Tout n'était plus que carnage, sang et mort, propagé par un feu liquide plus obscur que la nuit. Ils seraient bientôt vaincus.
L'homme eut la vision fugace de cette marée rampante faisant voler les murs du monastère en éclats, et se répandre dans la plaine, détruisant tout sur son passage. Elle y rencontrait encore moins d'opposition et se disséminait à une allure effroyable.


Oui... bientôt Ionia tombera.

Il vit Seira pâlir. Elle aussi avait entendu, et ses yeux contemplaient le même spectacle de cauchemar que lui. Les filles s'étaient recroquevillées à ses pieds, seul Theshan restait debout, voulant se montrer à la hauteur, mais tout aussi effrayé. Au cœur de la brume gisait un corps indistinct, secoué de soubresauts et englué dans le miasme noirâtre qui s'étendait bien au-delà. Varus sentit les ongles de Seira s'enfoncer dans son avant-bras. Ce corps, c'était le sien.
Saisi par l'urgence, il s'affranchit soudainement de l'étreinte de son épouse, et projeta son bras en avant. Mais ses doigts se tordirent, son poignet se plia sous le choc. C'était la première fois qu'il ressentait la douleur ici, et elle était vive. Grimaçant, il ramena sa main à lui, et son épouse se pencha sur le membre blessé, aussi interloquée que lui. C'était sensé être un passage spirituel mais il avait rencontré un mur solide, sans pouvoir le traverser. Ce n'était pas normal.

Tu es déjà mort. Regarde-toi, tu n'es plus qu'un esprit. Tu ne peux lutter contre moi.
Mensonge.

Ils étaient toujours liés. La voix dans son esprit en était la preuve incontestable. Il ne serait pas manipulé si facilement. Une question fit son chemin dans ses pensées. Comment pouvait-elle parler ? Elle ne s'était jamais exprimée de manière intelligible, communiquant uniquement par l'intermédiaire d'images et de concepts. Mais il avait lui-même répondu à son interrogation. Ils étaient liés. Affranchi de l'esprit qui l'habitait, elle utilisait son corps, exploitait son intelligence.

La porte se referme. Il est trop tard pour ce monde. Il n'y a rien que tu puisses faire.

Une forme spectrale se dessina de l'autre côté de la brume, et lui fit face. C'était comme un reflet dans le miroir. Varus n'aurait jamais cru être capable de voir la moindre beauté dans la nature même de sa corruption, mais il ne pouvait le nier : cette vision était magnifique.
La forme éthérée était une réplique de lui-même. Elle donnait à ses traits corrompus une grâce inhumaine. Elle souriait, renforçant cet attrait qui n'existait pas chez lui, ses lèvres habituellement figées dans le marbre. Elle manifestait une certaine chaleur, absente chez l'être qu'il était devenu à cause d'elle. Sans haine pour déformer son visage, ce dernier approchait la perfection. Mais elle possédait également cette espèce de cruauté charmée qui niait toute bonté.

Son apparence avait été choisie avec soin, la séduction avait toujours été l'apanage de la créature. Même en ayant compris ce qu'elle contemplait, son épouse était comme envoûtée, ne pouvant en détacher les yeux. Aussi semblables qu'ils soient, chaque détail avait un but, qu'il s'agisse de fascination ou de raillerie.
Ses longs cheveux flottaient dans son dos, entre matière et vapeur. Un rappel du temps qu'ils avaient passés ensemble. Ses yeux brillaient de malice, blancs et nimbés de magie. Son humanité évaporée. L'illusion ne matérialisait que son torse, le bas de son corps se confondant avec la brume. Mais alors que tout son être était d'une blancheur immaculée, sa peau était marquée d'un dégradé de noir sur son ventre et ses bras, qui semblaient absorber la lumière à l'extrémité de ses doigts. Une autre évidence. La seule touche de couleur était la pierre à son front, libérée du diadème qui sur son corps la supportait. Une nouvelle moquerie, car sans ce bijou écarlate, il n'aurait pas eu à l'affronter.

Lorsqu'il parla par ces lèvres empruntées, le spectre rompit l'effet hypnotique de son apparition. La corruption utilisait la voix de Varus, mais ce dernier voyait au-delà des apparences et elle le savait. Derrière elle, la partie humaine de son corps était lentement dévorée par la corruption. S'il ne faisait rien, il n'y aurait bientôt plus rien à espérer.

Varus. C'est un beau nom, tu sais ? Il sera bientôt synonyme dans le monde entier de mort et de destruction.

La main de Varus se plaqua contre le mur. Il appuya dessus, tentant de le percer. Il ne pensait pas encore à toutes les répercussions de son geste, mais il savait que son alter ego mentait. Il ne se laisserait pas berner aussi facilement, ils se connaissaient trop bien pour cela.

Qui... Qu'êtes-vous ?

L'intervention de Seira le déstabilisa. L'ignorait-elle vraiment, avait-elle besoin d'être rassurée ? Cette chose avait pris possession de son mari, qu'est-ce qui la poussait à s'adresser directement à elle ?
La forme vaporeuse s'avança et traversa le mur comme si rien de plus ne les séparait, qu'un souffle de vent. Elle se tourna vers sa nouvelle interlocutrice. Même après sa métamorphose cette dernière n'avait jamais vu son époux avec une telle expression. Le visage qu'elle connaissait si bien souriait, mais il avait laissé tomber son masque enjôleur. Ce sourire était froid, cruel.

Tu le vois bien, je suis Varus. Je suis lui, il est moi. Lui m'appelle sa corruption.

Certaine de l'effet de ses paroles, la forme ne s'attarda pas. Elle se tourna vers le véritable Varus avec une lenteur calculée, son approche à nouveau caressante. Sa main se posa avec la légèreté d'une plume sur la peau d l'homme, son contact se voulait intime. Son visage à côté du sien, presque à le toucher. Sa voix se fit douce, un murmure agréable à son oreille.

Tu as retrouvé tes émotions, n'est-ce pas ? Tu aurais dû le savoir pourtant. Tu as brisé le sceau.

La tonalité employée rendait le tranchant des mots encore plus vifs. Il le savait depuis le début, mais s'était laissé aveugler par son envie de retrouver ce qu'il avait perdu. Ses émotions étaient son tribut pour garder la corruption enfermée. Les retrouver était comme lui donner les clés de sa geôle. Il avait nié cette évidence jusque maintenant. Pour l'amour de sa famille... Son devoir bafoué retombait sur ses épaules. Le monde pouvait connaître sa fin, mais cela avait moins compté que ces quelques heures au paradis. Pour autant, comment pouvait-il renoncer à tout cela ? L'idée de cette perte était plus lourde encore. Il ferma les yeux.

Les flammes noires avaient atteint le Placidium. L'homme vit des visages, connus et inconnus, se tordre dans les flammes, connaissant tour à tour cette agonie lente et perverse. Les bâtiments d'une pureté étincelante s'effondraient ou se retrouvés figés dans un verre opaque et noir. Des silhouettes intactes se dressaient au milieu du décor, interrompu dans leur fuite par cette matière visqueuse, solide et volatile à la fois. Même le ciel semblait s'obscurcir, les étoiles s'éteignaient.

Son cœur battait à tout rompre. Là où d'autres seraient pétrifiés d'effroi, ces visions galvanisèrent sa volonté. Malgré tout son amour et le désir brûlant qui le poussait à rester avec sa famille, il lui fallait agir de toute urgence. Il devait réintégrer son corps. Son corps moribond... Il le vit à nouveau, cloué au sol, entouré d'une gangue noire. Vraiment rien d'engageant. Seira était à son côté, et avait rassemblé les petits sous ses jupes. Il ne la regarda pas. Il savait que s'il voyait ses larmes, il faillirait. Il concentra son attention sur sa main. Son cœur saignait mais il ne devait pas flancher.

C'était un combat de volontés. Par-dessus son épaule, la corruption le regardait faire. C'était elle qui bloquait le passage. Il sentait une faille, celui-ci était encore ouvert.
Un fin sourire se dessina sur les lèvres de l'homme, alors que son adversaire s'écarta légèrement. Il était le seul à l'avoir vu, mais la corruption avait sentit son pouvoir. Des lignes commençaient à se dessiner sur ses doigts, et une magie encore faible s'éveillait avec elles. Brunes. Mais cela confirmait que son combat n'était pas vain. Il sentit pourtant un contact sur son bras. Ce n'était pas le spectre.

S'il est trop tard, Varus...

La tristesse avait envahi la voix de Seira. Il évita son regard. Il ne devait pas se laisser déconcentrer, même pour elle.

Je dois agir, et tu le sais.
Je le sais.

Sa précédente déclaration entrait en considération, il le comprenait. S'il était trop tard, si Ionia était perdue, alors il pouvait rester avec elle. Si elle ne devait plus le revoir, elle ne tenait pas à ce que ce soit pour rien.
Mais il ne pouvait se résoudre à abandonner. Garder sa famille au prix d'une telle infamie ? Même après y avoir longuement réfléchi, c'était inconcevable. Il le savait maintenant, tout autant qu'elle. Il ne les reverrait jamais. Pas même de son vivant, alors qu'il y avait songé. Même s'il réussissait à sortir, à surmonter cette épreuve et à survivre, cette nuit de Solstice resterait la seule à laquelle il aura pu prétendre. Le prix était trop grand, la corruption devait être contrôlée. Il lui fallait un Gardien.
Seira comprenait cela aussi. Parce qu'il pensait pouvoir encore influencer le sort du monde, parce que son intervention était nécessaire, elle ne le retiendrait pas. Mais ayant perdu la certitude qu'elle le retrouverait dans l'éternité, cette volonté ne tenait qu'à un fil, et il faudrait bien peu pour la faire céder.

Il sera dévoré.

Toute l'attention se tourna vers le spectre. Son sourire était sans égal. Il goûtait déjà sa victoire. Pourtant il ne parlait pas de lui. La corruption pouvait ronger le corps de l'homme, le consumer entièrement. Briser son esprit, s'il capitulait. Faire voler en éclats les dernières traces de son humanité. Mais elle ne pouvait pas faire disparaître son âme.

Il a bien trop fait attendre le loup pour qu'il laisse la moindre miette.

Les yeux de Seira s'écarquillèrent, saisie d'épouvante. Elle comprit alors la portée réelle des paroles de son époux. Sous le choc, sa question ne fut qu'un murmure. Il serait dévoré. Son âme déchiquetée jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien. Comme s'il n'avait jamais existé. Varus lui répondit sur le même ton, un soupir. Il ne pouvait, il ne voulait pas lui mentir.

Oui... il dit vrai.

Elle venait de percevoir la lueur dorée qui venait d'apparaître dans ses yeux. La magie de la Chouette revenait à lui, il n'était pas bloqué dans le monde des esprits. Mais ce qu'elle venait d'apprendre l'horrifiait. Elle ne pouvait plus le laisser partir. Elle ne pouvait supporter l'idée de voir son amour anéanti, son esprit annihilé de cette manière. Le monde pouvait brûler, peu lui importait à présent. Si c'était le prix à payer pour le garder auprès d'elle, pour le sauver. Elle devait tout faire pour le convaincre. Varus sut tout cela quand elle s'accrocha à lui, plus fort encore. Elle cria presque.

Ne pars pas !
Il le faut...

Cela lui brisait le cœur mais c'était la seule alternative.

Tu es mon époux. Le père de tes enfants ! Tu n'es plus un Gardien ! Rien ne n'y oblige !

Varus secoua la tête. Il ne voulait pas partir. Il n'en avait aucune envie. Mais il ne pouvait même plus sourire pour la rassurer, car il savait ce qu'il était en train de faire. Renoncer à une vie de bonheur, ne fusse qu'en esprit, contre une fausse vie misérable et une damnation éternelle. Il le savait mais il n'avait pas arrêté de lutter pendant leur conversation. Elle le comprit quand le spectre contrarié revint de l'autre côté de la brume. Autour de la main de Varus, cette dernière s'était estompée. La main de vapeur noire se plaqua contre celle de l'humain, l'empêchant de franchir la barrière.
Mais sur sa peau couraient désormais les runes qui le liaient à son serment, la magie coulait à nouveau dans ses veines. Elles s'étendaient de plus en plus rapidement, visibles à l'œil nu, gagnant ses bras, ses épaules. Ce n'était plus qu'une question de temps avant qu'elles ne recouvrent tout son corps.

Je suis, et resterai toujours le Gardien.

Il ferma les yeux encore une fois. Pour ne surtout pas voir le visage de sa femme, pour ne pas faillir. Il devait le faire. Bientôt la Chouette reviendrait lui octroyer la pleine puissance de son pouvoir. Son combat arrivait à son paroxysme. L'autre railla.

Prétendu "Gardien". Tu as échoué. Tu as détruit Ionia.

Le gouvernement était tombé. Il n'y avait pas âme qui subsistait sur le passage des flammes noires. Il n'y avait plus que ruines, corps calcinés, pétrifiés, désolation à perte de vue. La corruption parcourait les étendues sauvages, réduisant les forêts en copeaux et en cendres. Bientôt elle parviendrait à l'océan...

Varus ouvrit les yeux. Son alter ego eut un mouvement de recul. Les runes s'étaient illuminées d'or liquide et son regard flamboyait. C'était maintenant. Il cria sous l'effort, et son cri se prolongea malgré lui. La souffrance s'était réveillée avec son impulsion, et parcourait son corps comme une décharge de foudre. Il savait qu'elle deviendrait plus intense encore. Il devait endurer.

La corruption s'était ressaisie très vite et renonçant à son exhibition, plongea dans le corps noir qu'elle tenait en otage. Ce dernier reprit vie et se releva sans peine, la souillure ambiante obéissant à sa volonté. Le Gardien vit sa propre chair venir au contact du mur, et sa paume brûla contre le feu noir que son corps déployait. Main contre main, c'était lui-même qu'il regardait dorénavant dans les yeux, animés d'une acrimonie farouche qu'il avait soigneusement entretenue.
Il fallait que cette chose soit désespérée pour utiliser ainsi son propre corps pour le combattre. Mais c'était efficace. Runes d'or contre runes noires, le visage qui lui faisait face était déformé par toute l'intensité d'une haine qui lui était personnellement destinée. Cette image le transperça.  Était-ce réellement son visage ? Toute cette malveillance... était-ce ainsi qu'on le percevait ? Ressemblait-il vraiment à cela ? Cette apparence faisait aussi partie du jeu de la corruption, elle n'avait même pas besoin de poser cette question : voulait-il redevenir cette homme-là ?

Son ennemi était d'une force incroyable. C'était sa propre résilience qu'il utilisait contre lui. C'était un combat d'esprit matérialisé par une forme physique, mais qui allait bien au-delà. A présent, s'il échouait, il perdrait bien plus que sa famille. La corruption prendrait possession de tout ce qui constituait son être et deviendrait plus puissante encore. C'était le combat qu'il menait au quotidien, sous une forme titanesque. De cette guerre de domination, un seul pouvait sortir vainqueur.

Pour renforcer son ascendant sur le combat, Varus plaqua sa seconde main contre le mur. La magie dissipa un peu plus la brume mais son reflet l'imita. Les yeux dorés se plissèrent : intensifier ce contact lui fit sentir une faiblesse. Il avait encore un mince contrôle sur son corps. Il vit les sourcils se hausser au dessus des yeux blancs, sous le coup de la surprise. Ses mains traversèrent la matière noire qui pour lui était devenue intangible. Elle se fit flammes, mais il passa outre la douleur. Ses bras étaient dans la brume. Il saisit le cou de la créature, et commença à serrer. Il se sentit aussitôt suffoquer.

Papa !

C'était la première fois que Theshan l'appelait ainsi. Il vit du coin de l'œil que ses enfants avaient cessé de se cacher. Mais il ne pouvait pas bouger, prisonnier du mur. Et il ne pouvait pas lâcher prise, même s'il étouffait. Le contact prolongé avec la corruption réveillait une souffrance plus profonde. Elle était familière, mais il la ressentait plus violente encore d'en avoir été épargné. Et parce qu'ils le connaissaient bien, ses enfants pouvaient le voir souffrir.

Pourquoi tu te fais du mal... ? Arrête de te faire du mal...

Accroché à sa jambe, Maori pleurait, et ses larmes n'auraient pas pu être plus sincères. Il sentait au travers du tissu ses doigts l'agripper et griffer ce qu'elle ne pouvait attraper. Ô, Maori... la plus innocente des petites filles... Elle voyait son père souffrir sans comprendre pourquoi, et le suppliait. La bouche de l'homme se tordit en la regardant, mais ses larmes ne pouvaient plus rien changer. Il avait pris sa décision et ne pouvait plus reculer.

Dans tous les cas, tu mourras.

Sa trachée écrasée n'était rien. Cette agonie n'était que peu de chose. Son corps s'ouvrait à la douleur qui de plus en plus prenait le pas sur ses autres sensations. Bientôt il ne serait plus qu'une plaie béante. Comme il l'était avant cette merveilleuse aventure. Avait-elle été merveilleuse ? Il s'efforçait de s'en souvenir, mais il n'était déjà plus certain de pouvoir comprendre le sens profond de ce mot.
Sur ses mains, le tatouage perdait son éclat doré. Perverties par la corruption qui les touchait, les runes noircissaient peu à peu. Comme une maladie, l'obscurité commençait à gagner sur ses poignets. Dans son dos il sentit la chaleur d'un corps qui se plaquait contre lui, et les bras de Seira l'enlacèrent.

Reste ! Je ne veux pas te perdre.

Enhardie par l'intervention de ses enfants, Seira s'élançait dans une ultime bravade. Elle savait sa tentative vaine, mais elle ne pouvait rester sans rien faire. Elle devait essayer. Une dernière fois. Son désespoir était palpable. Mais elle ne s'attendait pas à une réponse aussi catégorique.

Non.

Seira le lâcha immédiatement. Sa fuite soudaine était muée par l'angoisse. Il avait voulu lui répondre avec douceur, comme il l'avait fait jusque là. Mais la sonorité de sa voix étranglée trahissait un changement plus profond, déchirant. Elle était à nouveau dure, froide, impersonnelle. Il redevenait cet être sombre et insensible qu'il avait souhaité ne jamais revoir. Il vacilla. La peur de son épouse, elle, se mua en fureur. Elle hurla de rage et de frustration.

Regarde-la. Est-ce que tu veux vraiment? Vas-tu encore une fois abandonner ta famille ? Ne voulais-tu pas être heureux ? Es-tu conscient des conséquences ? Tu perdras tout.

La corruption le tentait. Elle voulait encore le séduire. Comme elle l'avait toujours fait. Mais elle se montrait trop volubile. Ses paroles étaient de moins en moins des mots que des impressions. Lui seul pouvait l'entendre à présent. Elle perdait pied. Ses possibilités de négociation s'amenuisaient.

Tu ne seras... plus jamais... heureux...

Cela résonnait comme une condamnation.

Tais-toi donc, maudit.

Ses propres mots lui firent l'effet d'une douche glacée. Asphyxiés, mais identiques. Alors même que ses sentiments s'effaçaient, il saisit l'ironie d'une situation bien trop similaire. Il venait d'accepter la corruption en son sein. De cohabiter avec elle, et de survivre, plus que de vivre. Encore une fois. Pire que tout, il avait maintenant tourné le dos à ceux qui lui étaient cher. Alors qu'ils étaient là, pour lui.

Mais ce coup de fouet fut salutaire. Les mains noires tentaient vainement de lui faire lâcher prise, griffant sa peau, multipliant les gestes désordonnés, lui cédant du terrain sans réellement le savoir. Le Gardien regardait son corps succomber, et en ressentait les effets en double. Sa tête martelait, la douleur exacerbée était insoutenable. Il pouvait perdre conscience à tout instant. La corruption n'avait pas tort. A ce stade il était dans une impasse. Il ne pouvait conclure que de deux façons : abandonner, ou mourir. Dans les deux cas il échouerait. Même ébranlé et confus, il chercha à nouveau un échappatoire. Il se rappela alors que s'il avait une influence sur son corps, il était toujours un esprit. Il n'avait pas besoin de respirer.
Aussitôt cette pensée formulée, ses mains passèrent au travers de son cou. Il avait pénétré dans sa propre chair. Une ouverture. Son supplice continua pourtant, multiple, en rien atténué. La progression de la corruption s'accélérait, le tracé de ses runes brûlait de venin noir jusque dans son dos.

Alors que son combat absorbait toute sa concentration, il entendit plusieurs voix à l'unisson. Les supplications et les pleurs d'esprits qui n'avaient plus d'arguments pour le convaincre mais qui tentaient désespérément de le faire revenir parmi eux. Ils le voyaient changer en ce monstre infâme qui les terrifiait. Ils le perdaient, irrémédiablement, et ne pouvait rien faire contre cela.

Pardonnez-moi...

Ses veines étaient devenues noires, sa peau blafarde, l'or des runes complètement dévoré par l'obscurité. Couvrant les voix amies, il hurla. A nouveau, il brûlait de l'intérieur. A nouveau chaque parcelle de son corps connaissait les sévices de l'agonie. Mais rien ne pouvait le stopper. Ni le rire de son démon ni la peine de ses enfants. Même s'il perdait sur un autre front, il n'avait cessé son avancée. Il devait sortir de là avant que les runes sur son front ne disparaissent à leur tour. Au terme d'une opposition acharnée dont son propre corps était à la fois la barrière et l'enjeu, il franchit complètement le mur.

Ses yeux virent au-delà de l'illusion, mais cela ne le rassura pas vraiment. Il ne pouvait gagner sans reprendre entièrement possession de son corps. Il savait quoi faire, mais il ne fallait surtout pas qu'il y réfléchisse trop longtemps. D'un geste brusque et sans hésitation, sa main plongea dans le cœur de pierre. Le choc fut terrible, son cerveau vrilla. Il resta éveillé mais ce qu'il ressentait était au-delà des mots. Son propre cœur venait de s'arrêter. Il vivait l'apothéose de toute la souffrance endurée jusque là. S'il fléchissait maintenant...
Comme s'il lui avait réellement transpercé le cœur, son corps cessa de lutter. Réactivée, la pierre émettait à nouveau une pulsation cyanurée. Il sut alors que la corruption était vaincue. Il ne serait plus jamais humain.

Sa conscience faiblissait. Il eut juste la force de se retourner, et se laissa tomber en arrière. Son enveloppe corporelle accueillit son esprit, mais il l'entraîna dans sa chute. Epuisé, il n'essaya pas de le retenir, et son corps heurta brutalement le sol. Alors que ses sens sombraient à leur tour dans les ténèbres, ses yeux troubles virent des bras tendus vers lui. Avaient-ils essayé de retenir sa chute ? Il entendait encore leurs pleurs, leurs cris. Il pensait qu'ils lui seraient indifférents, mais il reconnut le chagrin, la colère. Il essayait encore de se persuader que son choix était juste, mais comprit que son combat ne faisait que commencer. Contre le pire des adversaires. Son esprit s'effondra sur un regret amer : il ne leur avait pas dit à quel point il les avait aimé.

Polices utilisées : Zenda ; Book Antiqua.
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