[Flash-back] Les ruines de Pallas

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Le Dernier Gardien
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Mer 18 Jan - 3:21
Les décombres fumaient encore. La terre avait longuement tremblé autour du désormais tristement célèbre village de Pallas. Nul n'avait pu s'approcher de la colline tant que le séisme n'était pas terminé. Nul n'avait donc pu être en mesure de comprendre que la colère de la terre n'avait rien de naturel. Les téméraires qui s'étaient aventurés sur les lieux peu après n'avait pu que constater la nature instable du sol, consécutif au glissement de terrain qui avait emporté le temple à son sommet, et enseveli un village déjà ravagé par la guerre.

L'homme planta sa pelle dans la terre mêlée de cendres et de rochers de toutes tailles, et se reposa sur elle quelques instants. Tallos était plutôt grand, la cinquantaine bien tassée. A la fleur de l'âge, disait-il. Il avait le corps épais, le cou large et la peau burinée des paysans. En prévision de la sombre tâche qui l'attendait, il s'était vêtu sobrement. De solides bottes pour se protéger de la caillasse, et un habit de travail sous la forme d'une salopette brune, portée au dessus d'une confortable chemise, de couleur blanche pour marquer son deuil. Même si à la fin de la journée elle ne serait plus tout à fait blanche.
Le travail était éprouvant. Physiquement, évidemment, car soulever des morceaux de murs n'avait rien d'une balade de santé. C'était à proprement parler exténuant. Mais il était un homme de la terre, habitué aux labours et aux rudes travaux des champs. Ce n'était pas le plus difficile. C'était surtout le mental qui en prenait un coup. Car s'il creusait ces ruines, ce n'était pas juste pour le plaisir de balayer les fondations, ni même dénicher d'anciennes reliques. C'était pour mettre à jour, un à un, les corps sans vie de ses concitoyens.

Ce répit lui permit d'observer un peu le paysage autour de lui. Il se trouvait en bordure du village, légèrement surélevé car au pied de ce qui restait de la colline. Cela lui donnait une vue d'ensemble, qui était peut-être la pire considérant ce qu'il était en mesure de voir. Il s'était porté volontaire lorsqu'on lui avait dit avoir besoin de bras pour porter secours à d'éventuels survivants. Mais maintenant qu'il contemplait la scène, il ne voyait qu'un champ de ruines. Pas un mur ne tenait encore debout. Comment qui que ce soit aurait pu survivre dans cette désolation ? Il n'avait même pas eu le soulagement de trouver un seul corps intact.
Tallos était du genre à avoir le cœur bien accroché, mais n'avait pu se retenir de grimacer, proférant au même titre prières et jurons, en découvrant les corps mutilés ou brûlés, et les sévices faites aux femmes. Aucun des habitants n'avait été épargné par cette première catastrophe, et le glissement de terrain avait détérioré le peu qui restait, parachevant l'effet macabre du spectacle et rendant les visages méconnaissables.

L'homme avait aussi déterré un nombre impressionnant de cadavres noxiens. A ceux-là, il adressait à peine un regard, et les empilait avec indifférence sur la fosse commune, où le charnier avait déjà pris feu. La grande majorité de ceux qu'il trouvait avaient étaient percés de flèches, qui avait transpercé les armures comme si elles étaient en papier. A cet emplacement cela n'avait rien d'étonnant, il était au plus proche du Temple, et l'éboulement avait fait descendre les charognes jusqu'à village.
Son visage afficha un sourire sadique lorsqu'il arracha une flèche fichée en plein cœur d'un ennemi. Il rompit ainsi le caillot et fit jaillir le sang. Il ne regardait déjà plus, le corps roulait sur ses congénères dans la fange. Il admirait la flèche, aussi belle qu'elle était mortelle. Il garderait celle-ci en souvenir. L'empennage était unique, presque artistique. C'était la signature du Gardien, car il fabriquait lui-même ses traits. Aucun doute, il avait corageusement défendu son domaine.

L'attaque de l'armée noxienne avait été fulgurante. Pris par surprise, la défense navale n'avait pu s'organiser, laissant une large brèche qui avait permis aux soldats de poser pied à terre sans être inquiétés. Aucun rempart terrestre n'avait été dressé, et à une centaine de kilomètres à peine du littoral sauvage, Pallas était l'un des premiers îlots de civilisation rencontrés par l'armée en marche. Ce village n'était pas le seul détruit, car Noxus s'était frayé une route sanglante dont l'objectif était de toute évidence les routes commerciales et les villes influentes, jusqu'à la capitale.
Tallos savait qu'à quelques kilomètres seulement de cet endroit il n'y avait plus aucune trace d'un tel carnage. Venant d'un village voisin, il estimait sa chance à sa juste valeur. Pallas s'était simplement trouvé sur le chemin des troupes. Ou elles convoitaient la richesse du Temple, ce qui était une preuve soit de stupidité soit d'ignorance.
Les Anciens seuls savaient ce que ce Temple renfermait. Mais les rumeurs et les légendes qui en parlaient n'annonçaient pas un trésor. Il soupçonnait d'ailleurs une certaine crainte chez les autorités locales, pour avoir accéléré le déploiement des manœuvres au sein des ruines. Le mal était fait, la recherche de survivants n'était qu'un prétexte. Partout ailleurs les bataillons ioniens commençaient à se préparer pour recevoir l'ennemi. Il n'y avait qu'une seule explication : l'effondrement du Temple n'était pas anodin.

Des braises couvaient encore sous les rochers. Tous prenaient donc ses précautions pour manipuler corps et gravas. Son seul but à présent était de donner aux malheureux une sépulture décente, et rendre aux familles qui n'étaient pas dans le village les corps que l'on parvenait à identifier.
Le fermier soupira tristement et reprit sa pelle et son funeste travail. Il se trouvait de longue haleine et très solitaire. Combien de corps devrait-il encore extraire des décombres ? Ils étaient plusieurs milliers dans ce village... Et il craignait que ce ne soit que le début. Bientôt il y aurait d'autres bourgades incendiées, d'autres vies détruites. Rien ne semblait pouvoir arrêter Noxus. Ionia serait-elle prête à se défendre avant que l'ennemi n'ait tout rasé ? Même la puissance du légendaire Gardien n'avait pas suffi à les mettre en déroute. Malgré les bataillons entiers qu'il avait abattu, cela avait à peine contribué à les ralentir.
Les langues de vipères arguaient qu'il avait déserté. Qu'il s'était enfui pour sauver sa vie, abandonnant son poste et sa famille. A ces sceptiques, il pourrait affirmer le contraire. Il en avait la preuve dans sa poche. Mais même sans cette plume, leur hypothèse était impossible. L'homme était d'une grande bonté, connu pour sa loyauté sans faille. Il était dévoué corps et âme à sa patrie. Il avait été choisi précisément pour cela. Et personnellement, il le pensait bon père. Il ne pouvait avoir manifesté une telle lâcheté. De son humble opinion de manant, le destin du Gardien était lié à celui du Temple. Si le Temple avait été détruit, le Gardien ne pouvait avoir survécu. Sa dépouille gisait sans doute quelque part ici, aussi suppliciée et défigurée que les autres.

Un nouveau soupir. Il remuait des pensées aussi noires que la terre retournée avec sa pelle. Le bruit métallique lui apprit qu'il avait heurté un rocher. Il dégagea une lourde pierre carrée, provenant vraisemblablement d'un mur porteur. Il découvrit en dessous un pan de tissu déchiré. Alors, il creusa, déblayant terre et débris de ses mains, se préparant à ajouter une victime de plus à son triste bilan. Avec précaution, il dégagea le nouveau corps. Il adressa une prière aux astres lorsqu'il mesura sa taille.

- Mais qu'est-ce que c'est que ça ?!

Le cri provenait de son dos, mais il sut qu'il ne lui était pas adressé, car il ne portait pas dans sa direction. Il avait reconnu la voix cependant, pour l'entendre assez souvent. Elle émanait de Pathis, son voisin de bûcheron. Ce dernier avait préféré fouiller les ruines issues principalement du Temple. Tallos ne le connaissait pas vénal, il ne voulait pas trop se salir les mains, voilà tout. Il devait être tombé sur son premier cadavre.
"Alors on fait la fine bouche ? Tu n'as jamais touché un mort ?" C'était le genre de réplique qu'il aurait envoyé d'ordinaire, caustique. Même dégager un corps adulte à ce moment ne lui aurait pas fait perdre son sens du sarcasme. Il commençait à être assez blindé pour cela, après avoir vu des cadavres toutes la journée. C'était ce qu'il aurait répondu, si le corps qu'il avait désenseveli n'était pas celui d'un enfant bien trop jeune. Le visage qu'il caressait du bout du doigt, comme un dernier hommage, avait la morphologie d'un innocent bambin. Sa pette taille confirmait qu'il ne devait être guère plus vieux que sa propre fille de trois ans.
Le paysan retira la motte de terre coincée entre les dents du môme, épousseta celle qui tâchait ses vêtements, les arrangeant en une vaine tentative pour le rendre un peu plus présentable. Il souleva délicatement le petit corps du sol pour aller l'allonger à côté des autres, alignés de manière respectueuse à l'écart du champ de ruines.

- Tallos ! Viens m'aider !

Le-dit Tallos traînait des pieds. Il n'avait aucune envie d'y retourner. Courage. Encore une heure et l'équipe suivante prendrait le relais. Cette dernière "trouvaille" avait achevé de plonger son moral dans ses chaussettes.

- Grouille !

C'était la même voix. Pathis. En réalité, peu de temps s'était écoulé depuis sa première interjection. L'urgence de son appel lui fit pourtant penser le contraire. Il s'agissait sûrement du même problème. Peut-être pas un cadavre, dans ce cas...
Cette fois, il se tourna dans sa direction et se rapprocha de son camarade. Pathis avait adopté une tenue similaire à la sienne, à la différence que le vert d'origine de sa salopette était devenu presque aussi brun que celle de son ami terrien. Et sa silhouette dégingandée aurait presque ajouté un effet comique à sa posture insolite, si la situation n'avait pas été aussi dramatique. Le grand benêt se tenait de quiconque et faisait face à un monticule visiblement coriace. Il avait visiblement dégagé des pans entiers de murs pour le mettre à jour. Tallos admira la somme de travail fourni et l'acharnement de son compagnon pour avoir accompli cette tâche seul. La configuration du lieu et des éboulis donnait à penser qu'il y avait des gens en dessous. Leurs corps tout du moins, se rappela-t-il avec un certain désarroi. Ils n'étaient là que pour jouer les fossoyeurs, après tout.
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Mer 18 Jan - 3:21
Le temps que Tallos rapatrie le corps du gamin, le bûcheron avait commencé à déblayer, à creuser entre les poutres, à la pelle tout d'abord, puis à la main. Les gravats étaient parsemés d'éclats noirâtres, dont le nombre augmentait avec la profondeur. Son cri venait de là. Cela donnait aux ruines un aspect singulier, ajoutant un côté malsain à ces vestiges de vies détruites.
Le laboureur avait trouvé de ces pierres ailleurs, elles étaient présentes de manière plus clairsemée, très disparate, un peu partout dans le village. Jusque là il les avait ignorées. Elles n'ajoutaient aucune odeur au parfum omniprésent de mort, de sang, de soufre, de chair brûlée et de fumée. Il avait pensé à des débris calcinés et ne s'en était pas méfié. Mais assemblées de cette manière, il devenait évident qu'il ne s'agissait pas de charbon. Leur présence à cet endroit était symptomatique de quelque chose, il en était convaincu.

- A ton avis, c'est quoi ?

Pathis avait repris son souffle le temps de son observation. Il était calme, mais perplexe. Il attrapa l'un de ces objets. Dans sa main, il avait tout d'une pierre noire aux arêtes aigues. Jusqu'à ce qu'un reflet sur la surface lisse et brillante donne à son observateur une impression immédiate de mouvement. La main n'avait pourtant pas bougé.

- Lâche ça !

Tallos joignit le geste à la parole, attrapant et secouant le poignet de son ami pour le forcer à lâcher sa prise s'il n'avait eu le réflexe de le faire de lui-même. La pierre tomba au sol, inerte. Etait-ce ses yeux ou ce caillou avait changé de forme ? Il leva les yeux vers le bûcheron qui affichait une grimace de dégoût. Visiblement il ne regrettait pas un seul instant son intervention.

- C'était... pâteux.

L'adjectif laissa le terrien dubitatif. Pour une pierre, il ne s'attendait pas vraiment à un tel qualificatif. Mais cela semblait conformer ses soupçons. Il y avait quelque chose à l'œuvre ici.

- Vas te laver les mains.

Son comparse s'exécuta sans discuter, et Tallos repris sa tâche où il l'avait arrêtée, évitant consciencieusement tout contact direct avec ces choses. Quand Pathis fut de retour, il avait basculé les poutres, et les déblais avaient laissé place à un monticule beaucoup plus étroit, dont la forme faisait inévitablement penser à un corps humain. Le fermier avait hésité à y toucher, car plus il s'en était rapproché, plus les "pierres" avaient pris un aspect visqueux, adhérant les unes aux autres et avec la terre, pour former une sorte de poix peu engageante.

- C'est dégueulasse !

Devant ce cri du cœur, il se sentit contraint d'adresser un regard réprobateur à son ami.

- Un peu de respect !

Il avait compris. Des centaines de personnes avaient perdu la vie ici. Ils se devaient de rester courtois pour leur faire honneur. Elles méritaient bien cela. Tallos ne pouvait pourtant pas vraiment donner tord à son comparse sur le fond. Cette matière était immonde, et plus il regardait, plus il trouvait à ce tas une allure de cercueil.
Son compagnon pointa son doigt dans la direction de son regard d'un coup, sans prévenir.

- Il y a quelque chose à l'intérieur !

L'homme observa plus attentivement. Il avait raison. Par endroits la substance était presque translucide. C'était creux. Il pâlit lorsqu'il réalisa ce qu'il regardait. Sa théorie se révélait finalement exacte, à son plus grand regret.

- Un corps...

Son ami recula d'un pas. Lui s'arma de courage et entreprit de libérer la victime de cette gangue infecte. Une partie de son esprit remarqua distraitement l'ironie d'une matière tantôt solide, tantôt molle. Cela cachait un truc vraiment pas net. Le creux de sa pelle, maniée en douceur, brisa l'enveloppe. Percée, cette dernière se rétracta aussitôt, à la manière d'un mollusque. Le mouvement spontané entraîna un recul méfiant chez les deux compères. Mais ils distinguaient à présent une parcelle de peau humaine à l'air libre, et cela les secoua. Ils conjuguèrent leurs efforts pour dégager le corps entier de cette prison gluante.

La chair était profondément brûlée et exsangue, la peau du bleu caractéristique de ceux qui étaient morts par asphyxie. Tallos ne pouvait s'empêcher de plaindre le pauvre hère. Il avait survécu à l'attaque noxienne pour mourir d'une des pires manières qui soit, privé d'air dans un espace étroit et sans lumière. Cela n'expliquait en rien la présence de ce goudron, mais à ce stade, il estimait que ce n'était plus à lui de chercher la réponse. Les Anciens pourraient certainement apporter une solution à cette énigme.
L'homme écarta vivement un pan de gélatine noire pour voir le visage du malheureux. Il présentait les mêmes sévices que le reste du corps, mais malgré de ses blessures, malgré ses cheveux ternis et la souffrance figée sur ses traits hâves, il était encore largement reconnaissable. Le fermier en restait sans voix. Et à l'instant où il dégagea la bouche du supplicié, elle s'ouvrit en une longue inspiration. Il tomba à la renverse. Il agita vivement le bras dans une direction approximative, gagné par une sorte de panique née de la surprise et de la stupeur. Il bégayait mais cria assez fort pour se faire comprendre.

- Appelle le Vaillant ! Il faut prévenir un Aîné. Vite ! C'est... c'est le Gardien. Le Gardien ! Il est vivant !
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Jeu 19 Jan - 10:47
La nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre. Le Vaillant, ainsi que ses hommes se plaisaient à l'appeler, travaillait jusque là dans les décombres à leur côté. Sa principale tâche consistait à orienter les travailleurs en fonction de l'orientation du Soleil et des fouilles déjà effectuées. Il balisait également le terrain, que ce soit pour signaler une zone déjà visitée ou un danger. Du moins était-ce son rôle avant que les questions ne finissent par l'assaillir. Après ses hommes, des villageois vinrent le harceler, et bientôt, des messagers lui annoncèrent l'arrivée de visiteurs extérieurs. Il avait déjà dû en accueillir quelques uns, mais la découverte du Gardien avait largement accéléré les évènements. Fort heureusement, encore cette fois, seuls des membres du Gouvernement étaient annoncés, avec quelques personnalités influentes. Il aurait de toute façon refusé les curieux.

Réalisant que les premières délégations ne tarderaient plus à faire leur apparition, le jeune homme se retira du chantier avant d'être entièrement submergé. En être le superviseur en ces circonstances le contraignait à devenir diplomate. Compter les morts, rapporter les découvertes... En quelques mots jouer l'intermédiaire entre la main d'œuvre et les huiles. Et maintenant, il allait se transformer en maître d'hôtel, et servir autant de courbettes que de nouvelles. Il chassa l'ironie de ses pensées, largement exagérée. Mais force était d'avouer qu'il n'était guère doué pour ce genre de rapport social, pas avec les grands de la nation. Cela créait en lui une forme d'angoisse dont il se serait volontiers passé, il détestait être sous une telle pression, accablé par des responsabilités qu'il n'avait pas cherché à assumer. Mais Pallas n'avait pas non plus choisi d'être rasée, et puisqu'il avait accepté ce rôle, il était de son devoir d'être à la hauteur tant que l'on aurait besoin de lui.
Avant de partir, le Vaillant s'assura que la relève était prise, confiant sa charge au duo à l'origine - bien qu'involontairement - de tout ce remue-ménage. Ils terminaient bientôt leur quart et il ne voulait pas leur imposer d'heure supplémentaire, tout cela était déjà assez pénible en soi. Leur tâche sera principalement de transmettre ses instructions à l'équipe qui prendrait le relais après eux. L'après-midi commençait à peine, les volontaires avait encore le temps d'abattre une quantité non négligeable de travail. Personne n'imaginait reconstruire Pallas, mais rendre cet endroit présentable et un peu de dignité à ceux qui y avaient vécu donnait du cœur à l'ouvrage. Il invita également les deux quinquagénaires à le rejoindre une fois leur besogne terminée. Tout comme lui, un bon bain et du repos leur ferait le plus grand bien, et bien qu'il commençait à connaître l'histoire par cœur, il pourrait avoir besoin de leur témoignage. Leur présence atténuerait également un peu sa solitude au milieu des grands noms d'Ionia.

Estelan de son prénom, avait tout juste eu le temps de rentrer chez lui pour faire un brin de toilette et de se vêtir de frais, avant que le premier Ancien ne se présente aux portes de Nisos. Village voisin de Pallas à seulement quelques kilomètres, Nisos avait lui-même été épargné. Il avait été choisi comme lieu de rencontre pour sa proximité avec le drame, mais pas seulement. Les deux villages jumelés partageaient des racines communes, et les habitants de Nisos, solidaires, avaient organisé les secours et constituaient la majorité des bonnes volontés présentes dans les ruines.
Tous avaient fort affaire, les autorités locales étaient débordées. Elles avaient jugé le directeur du chantier tout à fait capable d'accueillir les invités, et lui avaient - un peu rapidement à son goût - délégué cette responsabilité. Voilà comment ce fardeau était retombé sur ses pauvres épaules, alors qu'il aurait presque préféré poursuivre son travail dans les ruines. Presque. Il frissonna. Non, compter les morts, au risque de reconnaître un visage autrefois amical, n'avait rien d'enviable. Objectivement, servir de guide et répondre aux questions étaient bien plus reposant. Simplement, il n'aimait pas cela. Mais était trop honnête pour faillir à sa parole.

- Bienvenue... si je peux m'exprimer ainsi.

Le maître d'œuvre était venu à la rencontre du Conseiller revêtu de simples vêtements de lin blanc. Il annonçait ainsi la couleur : un accueil simple, reflétant les moyens du village, et qui incitait au recueillement. Son visage, que l'on remarquait juvénile, était plutôt commun. Il était caractérisé par les traits ioniens, ses yeux verts en amande ressortant sur une peau claire. Ses cheveux noirs étaient légèrement négligés malgré ses efforts du jour, et quelques mèches indisciplinées assez longues pour revenir devant son visage rompaient un peu avec la solennité de sa mine sombre. Il paraissait trop jeune pour porter une telle situation de crise, mais son air grave affirmait qu'il connaissait le poids de sa charge, et qu'il était déterminé à l'endosser jusqu'au bout.

Le jeune homme observait ses visiteurs au moment de se présenter, constatant avec une certaine satisfaction que tous étaient habillés de blanc. Les seules touches de couleur étaient les ornements nécessaires de leur mandat ou leurs distinctions honorifiques. Même par pure politesse, aucun n'avait l'indécence de sourire. Et pour cause. Il ne doutait pas que malgré le périmètre qu'il avait établi, le groupe s'était rendu à Pallas avant de rallier Nisos. C'était une chose d'entendre les actes de guerre, c'en était une autre de les voir de ses propres yeux. Le souvenir était cuisant, omniprésent dans les pensées, hantant tous les regards.
Les ruines avaient été interdites d'accès au public, seuls les volontaires qui y travaillaient avaient l'autorisation de s'y rendre. Le Vaillant avait donné cette instruction pour des raisons évidentes de sécurité, mais également pour éviter les pillages. Ses visiteurs étaient des gens raisonnables, ils ne s'étaient sans doute pas approchés plus que nécessaire, mais suffisamment pour voir tout ce dont ils avaient besoin pour évaluer l'étendue des dommages. Il était impossible d'ignorer ou de nier les dégâts causés par Noxus.
Beaucoup suivraient sans doute la même initiative qu'eux, bien que n'étant pas le seul village ravagé par la guerre, ni le seul que les Anciens visiteraient. La survie d'un seul homme était bien peu en comparaison des milliers de villageois qui avaient succombé. La présence du Gardien avait seulement orienté les priorités et décidé de leur venue à Pallas précisément. Les éboulis cachaient en partie l'ampleur des méfaits de Noxus, mais les visiteurs ne pouvaient qu'en prendre ombrage. Les conséquences étaient plus que visibles et ajoutaient une tâche noire à la longue liste des crimes perpétrés par la nation conquérante.

- Je me nomme Estelan. Je suis le directeur des recherches, et serai votre hôte le temps de votre séjour parmi nous.
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Mer 25 Jan - 11:25
La fatigue s'accumulait, mais c'était purement nerveux. Estelan s'apprêtait à accueillir la troisième délégation de la journée quand il fut rejoint par Tallos et Pathis, qui avaient enfin trouvé le temps de se rafraîchir et de se changer. Il était soulagé de les voir, et pas seulement parce que leur version des faits serait plus fidèle que ses paroles rapportées.
Avec la perspective de ne plus avoir à toucher au charnier jusqu'au lendemain, de retour dans leur foyer, les deux hommes affichaient un peu plus de leur bonhommie habituelle. Ils commençaient à se détendre, bien que la tension et le deuil soient encore profondément ancrés dans leurs traits tirés. Lui-même ne devait pas avoir meilleure mine.

Le Vaillant était reconnaissant de leur collaboration pendant les heures de fouille. Ils avaient respecté son autorité malgré son jeune âge, là où d'autres aurait mis leur expérience à profit pour la dénigrer. Eux en avaient fait usage pour l'aider à recadrer les réticents et les fortes têtes. Ils faisaient également partie de ses travailleurs les plus acharnés. C'était grâce à leur concours qu'il avait été en mesure de diriger aussi diligemment les recherches. Ca et leur découverte impromptue, qui était maintenant le centre de toutes les attentions.

Malgré le nombre croissant de visiteurs - les Anciens ne venaient qu'avec une escorte réduite, mais restaient séjourner au village au moins pour la nuit - et quelques familles venaient aussi reconnaître leurs morts - la maison commune restait relativement calme, et silencieuse. Entre ces murs, devenus le symbole d'un martyr que l'on ne nommait pas, l'heure était à la prière et aux murmures.
Quelqu'un avait pris la peine d'accrocher aux murs de larges banderoles blanches. Initiative louable. Elles couvraient de manière esthétique les fresques et les peintures, maquillait les cloisons et paravents colorés, rendant leur apparence plus appropriée à la situation. Le jeune homme félicita mentalement la personne qui avait pris cette décision. Il faudrait qu'il  se renseigne sur son identité pour le remercier personnellement. Quand tout ceci se serait calmé, ce serait possible.

Pour le moment, il voguait avec ses acolytes entre les groupuscules qui s'étaient formés dans le hall, attendant que ses prochains visiteurs ne se présentent aux portes. C'était son rôle d'hôte, et il s'arrêtait à chaque fois que nécessaire pour répondre à ceux qui souhaitaient lui parler, quel que soit le sujet. Il répondait à toutes les questions, et se tenait à disposition des Anciens s'ils manifestaient le moindre besoin. Mais aucun ne voulait visiblement abuser de son hospitalité, ils vaquaient à leurs propres occupations, qui ressemblaient fort aux siennes.
Sa position ne lui permettait pas de répondre aux interrogations concernant les noxiens et l'avancée de leur armée sur la péninsule. Les gouvernants eux, étaient bien plus à même de posséder ces informations et de renseigner, même partiellement, la population. Les nouvelles n'avaient sans doute rien de réconfortant, il fallait dire la vérité sans provoquer de panique. Il n'enviait pas leur rôle  pour cela. Ni pour les décisions qu'ils étaient et seraient amenés à prendre, pour le bien de la patrie.

Bientôt d'autres préoccupations virent distraire ses pensées de ces considérations politiques. Le groupe qu'il attendait venait de faire son apparition. Le directeur des recherches s'efforça donc de leur faire bon accueil. L'Ancien se présenta avec une escorte armée. Il venait du Placidium, et en ce sens il était rassurant de constater que les routes n'étaient pas encore bloquées dans le nord. Cela signifiait également que le gouvernement n'ignorait rien des actions de Noxus : si les personnes passaient, à plus forte raison les messages. Le Conseil se préparait donc à la guerre.
Peu de personnes au côté de l'Ancien apparaissaient sans être soldat, et n'étaient pas ostensiblement armées. L'une d'elles, malgré sa tenue qui comme chez tous les invités invoquait la pureté, avait dans sa posture quelque chose de plus indiquant qu'elle n'était pas là par hasard. Le superviseur avait tout de suite repéré la jeune femme. Elle était jeune, elle aussi, mais sa peau brune semblait moins ressortir sur les couleurs claires portées par son groupe que son regard, incisif et déterminé, au milieu de l'apathie ambiante.

- Elle lui a tapé dans l'œil.

C'était à peine un murmure, et seul Tallos à part Estelan avait pu entendre la réflexion de son ami. Le jeune homme perçut du coin de l'œil un coup de coude donné à la dérobée. Il ne l'avait pourtant pas fixée... pas longtemps. Il se rabroua. Il ne se laisserait pas émouvoir pour si peu, il était depuis le temps rodé aux plaisanteries grivoises des deux compères. Il savait de toute manière qu'ils ne pousseraient pas plus loin. Ils semblaient toujours connaître d'instinct la limite à ne pas franchir.
Leur comportement pouvait paraître déplacé à d'autres, lui trouvait même s'il venait d'en être la cible, qu'il égayait un peu l'atmosphère. Il avait passé les derniers jours en leur compagnie, mais le champ de ruines était bien trop oppressant pour permettre ce genre d'écart. Cela faisait assez longtemps que les deux hommes ne s'étaient pas laissé aller à un peu d'humour. Même si d'autres avaient entendu, il ne leur en aurait pas tenu rigueur. Ici, l'ambiance était endeuillée, invitant au recueillement. Mais c'était sans commune mesure avec ce qu'ils avaient expérimenté, même si la plupart des personnes présentes ne pouvaient que l'ignorer.
Cette différence était certainement ce qui avait inspiré cet élan de malice à Pathis. Estelan se réjouissait qu'il se soit permis ce léger accroc aux convenances. Rien que pour cela, c'était réconfortant de les voir retrouver un peu de leur répartie. Il appréciait de les avoir à ses côtés et de pouvoir compter sur eux. Leur insolence lui avait manquée.

Une fois de plus, le Vaillant guida le petit groupe dans les couloirs de l'Hôtel de Ville. La bâtisse était de taille relativement modeste, en rapport avec la taille du village, mais tout de même assez luxueuse. Ses invités ne pourraient pourtant pas réellement en profiter. Car dans les couloirs également, les riches tapisseries brodées aux couleurs de fête avaient été recouvertes par de grands draps blancs, tout comme dans le hall, par respect pour les défunts et pour la solennité du moment. De petits braseros avaient été allumés un peu partout et jusque dans les jardins, pour compenser la lumière déclinante du jour. Le crépuscule n'avait pas retardé cette visite, mais elle serait, malgré tout, la dernière de la journée.
La traversée fut courte, mais aucun des visiteurs ne put manquer les grandes portes qui marquaient d'ordinaire l'entrée de la salle des fêtes. Il y avait du mouvement à l'intérieur, mais les portes étaient closes. S'ils s'étaient attendus à couronner leur visite dans cette pièce, ils allaient être déçus. Le maître d'œuvre ne les empêcherait pas de s'y rendre, bien évidemment, mais ce n'était pas leur destination. En attendant, il se senti contraint de répondre à leur expression interrogative.

- La salle des fêtes a été aménagée en morgue.

Un temps fut nécessaire aux assistants pour assimiler les non-dits. Les morts se comptaient déjà par centaines. Il était déjà extraordinaire en soi d'avoir un blessé à soigner - qui ne fasse partie des ouvriers. Le Gardien qu'ils étaient venus voir était à dire vrai le seul et unique survivant découvert à ce jour. Ce n'était pas la première fois, et ne serait pas la dernière, qu'il éveillait un peu la conscience de ces hommes. La troisième, en réalité, mais il avait déjà l'impression de fournir ces explications depuis une éternité. Les jours qui suivraient seraient astreignants. La réalité était crue, même ici.

Lorsque le groupe s'arrêta à nouveau, ce fut devant une salle beaucoup plus humble. Le Vaillant les avait menés à l'infirmerie. Cette dernière avait toujours été à l'écart, pour préserver malades et blessés du bruit des fêtes et des réunions, bien que faire usage de cette salle restait exceptionnel. Ici et maintenant, cet isolement était encore plus justifié. Devant l'inconnu et la superstition, c'était pour les locaux presque une quarantaine.
Avant de faire coulisser les portes et permettre à ses visiteurs d'entrer, le guide leur fit face sans ambages. Il inspira longuement avant d'attaquer son discours soigneusement préparé. Il le peaufinait un peu plus à chaque occurrence, mais il resterait toujours aussi pénible à réciter. Et pour les auditeurs, à entendre.

- Nous n'avons pas ici le matériel nécessaire pour résoudre tous les problèmes. Je crains que vous ne trouviez le Gardien dans un état... dérangeant.
Nous déplorons de ne pouvoir garantir sa survie, mais je peux vous assurer que nos guérisseurs font tout ce qui est en leur pouvoir pour cela. Son état de santé est relativement... "stable", bien qu'inquiétant.
Il reste un certain nombre de paramètres à déterminer et à résoudre pour pouvoir l'aider efficacement, et bien que ce soit préférable, je crains que nous n'ayons réussi avant qu'il ne se réveille...


Sa dernière phrase tomba comme une sentence.

- S'il se réveille un jour.

De nouveau, le jeune homme laissa quelques instants à son public pour assimiler et digérer ses paroles. S'il avait paru sec, ce n'était pas par indifférence. Au contraire, il ne voulait surtout pas se laisser submerger par l'afflux d'émotions inspiré par la triste condition du Gardien, par cette perte potentielle, qui faisait ressortir toutes les autres encore plus fort.
Oublieux de ses propres récriminations, il observa les visages et leurs expressions, guettant les changements après sa déclaration. Il y vit de la colère, de la tristesse. Quelques uns marmonnèrent, sans vraiment rompre le calme ambiant, presque religieux. Aucun reproche ne lui fut adressé. Ni pour ses paroles dures, ni pour l'état annoncé du Gardien. Tous étaient conscients qu'il n'était pas responsable de la situation, il faisait face, comme tout un chacun. Les vrais coupables, tous les connaissaient. Lui ne faisait que son travail, et avait déployé tous les moyens à disposition pour tenter de le sauver.

Pour Tallos et Pathis, ces nouvelles étaient également une première. Ils n'en avaient en effet eu aucune qu'ils avaient rapatrié le corps inconscient de celui qui deviendrait sans doute bientôt un martyr. Estelan n'eut aucun mal à lire la peine sur leur visage, et l'expectative d'apprendre que leurs efforts avaient été vains. Le cheminement avait été long depuis Pallas, et même s'ils n'étaient pas seuls, les deux hommes avaient couvé le blessé comme des papas poules. A partir de cet instant, ils s'étaient comme sentis investis d'une mission, et étaient presque aussi concernés par son sort que s'il avait été leur propre enfant.
Le visage de la jeune femme noire s'était également assombri. Plus, sans doute que celui de ses voisins. Elle aussi semblait impliquée dans cette histoire. Elle le connaissait, probablement, et pas pour être uniquement une personnalité de Ionia. Etaient-ils amis ? Non, car sa réaction aurait été plus tranchée. C'était autre chose, et pour le moment le directeur avait du mal à cerner ce que c'était. Il tirait en revanche une certitude de ses observations. Son avertissement n'avait laissé personne de marbre. Et si beaucoup tentaient au mieux de garder un air détaché, il voyait nettement que tous sans exception étaient affectés.

- Préparez-vous à un choc.
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